Hier soir, l’interview de Dominique Strauss-Kahn a pulvérisé les records d’audience à la télévision française : quelque 13 millions de Français ont branché leur téléviseur sur TF1 et l’interview de DSK par Claire Chazal. L’intervention de DSK nous permet déjà de tirer quelques enseignements :
DSK était sobre, voire presque sombre dans son habillement – costume noir, cravate bleue, chemise blanche. Une apparence de sérieux. Le langage corporel utilisé est manifestement très adroit. Les bras largement écartés. Parfois penché en avant (sans excès), comme s’il voulait soulever une question. Les mouvements des bras sont amples – on apprend aux orateurs politiques qu’il importe de bouger au niveau des épaules, non des coudes, car cela donne l’impression d’être face à une sorte de marionnette.
Détail remarquable : DSK est assis et la journaliste se tient debout. Cela l’aide à se pencher légèrement en avant : l’homme a entièrement le contrôle. Les deux petits micros sur la table participent à l’impression qu’il livre un discours face à un auditoire – le candidat président en plein.
Claire Chazal, en revanche, se tient légèrement en arrière. À certains moments, elle croise même les bras, une sorte d’attitude de défense difficile à expliquer. Le fait que Claire Chazal soit une bonne amie de l’épouse de DSK, Anne Sinclair, joue peut-être un rôle – griller l’époux d’une bonne amie à la télévision nationale ne doit jamais être facile, a fortiori quand il est question de la vie sexuelle de l’époux en question. (Cela explique peut-être pourquoi le gril reste dans le placard tout au long de l’interview.)
La manière dont Claire Chazal pose la première question est particulièrement frappante. C’est au pas de course qu’elle rappelle les faits les plus importants de l’affaire, puis elle demande – comme si elle voulait créer la plus grande distance possible entre elle et la question : ‘Pouvez-vous dire ce soir ce qui s’est passé dans la suite 2806 le samedi 14 mai.’
Ses questions suivantes sont des questions de soft-ball. ‘Le procureur parle de rapport précipité’, émet-elle. Et de demander : faut-il entendre par-là un rapport ‘tarifé’ ? Sa gêne, lorsqu’elle pose les questions, est visible – remarquez la manière dont elle fronce fortement les sourcils à certains moments. Une sorte de grimace de peur : houlà, que suis-je en train de demander ici ? La journaliste que nous voyons à l’œuvre ici n’est pas particulièrement sûre d’elle.

Elle retire elle-même la seule véritable question qu’elle posera. « Le rapport médical indique tout de même qu’il y avait des traces de violence – en tout cas c’est sur la foi des déclarations de Nafissatou Diallo. » Sur ce, DSK y va de son discours (c’est pendant la réponse à cette question qu’elle croise pour la première fois les bras) : « Il faut lire ce que dit le rapport du procureur, et il faut le lire attentivement. »
Ceci n’est plus une interview. DSK accorde une audience à un sujet.
Guy Verhofstadt a remporté les élections de 1999 en agitant une feuille de papier pendant un débat télévisé (en résumant très brièvement les faits, naturellement). Il en ressort que le pouvoir d’une feuille de papier à la télévision a quelque chose de presque miraculeux : quiconque tient le document a le pouvoir de cadrer le débat : ce qui sera évoqué, et en quels termes.
Le fait que la journaliste n’a pas de notes papier à citer la rend naturellement très vulnérable, également aux yeux du téléspectateur. DSK peut continuer indéfiniment à ‘citer’ le rapport : le procureur dit qu’il n’est pas question de violence, il dit que Nafissatou Diallo a menti sur tout – et d’ajouter : ce procureur qui m’a accusé, qui m’a fait passer les menottes ! Ce ne sont pas mes avocats qui disent ça, ce n'est pas moi, mais le procureur !
Claire Chazal n’avait manifestement pas non plus lu le rapport car, à aucun moment, elle n’a interrompu DSK pour le corriger (ce qu’ont fait entre-temps les avocats de madame Diallo). À ce moment, il est clair que DSK – en échange de cette interview exclusive – a posé des exigences très poussées concernant l’entretien.
Une ficelle bien connue dans les médias est l’habitude de personnes – pour la plupart influentes – de s’interrompre personnellement au milieu d’une réponse à une question ennuyeuse. C’est une stratégie délibérée pour infléchir des questions spécifiques en réponses générales, afin d’associer à une réponse une sorte de ‘morale de l’histoire’. L’interviewé(e) fait ainsi savoir de suite que sa patience quant à cette ligne de questions est épuisée en ce qui le ou la concerne. Surtout à la télévision, cette ficelle rend les journalistes très vulnérables, car ils ne peuvent insister indéfiniment sur la question.
Une autre ficelle du manuel de l’interview est de donner pour obtenir. Avouez une faute, pour éviter plus grave. Par trois fois, DSK en use de façon magistrale.
Ce qui intéresse le téléspectateur, ce n’est pas de savoir s’il s’agit d’une relation inappropriée ou d’une faute (si tant est que ces deux notions couvrent des significations foncièrement différentes). Ce qui l’intéresse est de savoir si DSK est coupable de violence sexuelle. DSK fait comme s’il ne voulait rien minimiser ou excuser, tandis qu'il le fait bel et bien. Non non, j’insiste : une faute ! Un très bel exercice, exécuté sans la moindre erreur. Et la journaliste cède une nouvelle fois.
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